Notre patrimoine industriel se désagrège au profit d’une gestion essentiellement tournée vers une culture vitrine. Ainsi, on assiste à la disparition de vécus parce qu'estimés sans intérêt politique ni  intellectuel.

Laisser se décomposer une partie de cette réalité, c'est tourner la tête ailleurs, vers d'autres horizons plus propres. La mémoire de ces lieux et de ces temps s'efface sur la pointe des pieds. C'est pourquoi, j'aborde la décomposition d'une culture industrielle dont les coulisses ne doivent surtout pas être dévoilées, coulisses dont on est peu fier, destinées à disparaître à jamais comme si de rien n'avait été. Enfouir, effacer, oublier pour ne pas culpabiliser.

Cette décomposition a sa propre esthétique; une esthétique  refoulée car moche et dérangeante en rapport à l'histoire de notre culture économique. Tous responsables, tous exploiteurs des uns et des autres pour consommer, consommer encore et encore, sans jamais regarder derrière soi un décor de désolation. Et pourtant, cette esthétique vraie, si singulière, remplit notre quotidien, car le beau consommé n'est finalement que la métamorphose de cette décomposition, un beau factice qui n'est que perception. Une société construite sur cette tromperie ne peut que se décomposer à son tour.

Photographier ces lieux lâchés aux intempéries afin d'y déceler une culture du travail et des  vécus de gens ordinaires, d'imaginer des atmosphères pour s’en souvenir, c’est raconter des histoires qui se délitent secrètement. Comprendre et partager pour accompagner le spectateur-consommateur à se tourner vers l'irregardable, cette dégradation de la matière et de notre culture.

 

 

 

 

 

 

Photographe autodidacte, j’immortalise les dernières empreintes d’histoires extraordinaires de femmes et d’hommes sur des lieux ou elles se décomposent, car abandonnées et interdites au souvenir. Ces laissées-pour-compte jetées en pâture à l'usure du temps méritent toute notre attention. Il existe des monuments funéraires qui célèbrent les morts pour la France, mais aucune stèle ne se dresse fièrement pour honorer ces hommes et ces femmes qui ont construit cette France économique. Eux aussi sont de vrais patriotes, eux aussi comptent leurs morts et leurs gueules cassées.

C’est pourquoi, je m’inscris dans une démarche de mémoire en photographiant des bâtis et leurs histoires qui s’évanouissent furtivement sous nos yeux, alors qu’ils ont été eux aussi témoins de vies, d’ambitions, de démesures et de déceptions.